L’échec des tentatives de reformes royales
Les causes de l’impuissance de la monarchie
La personnalité de Louis XVI
Rien ne prédisposait Louis XVI, dernier roi de l'Ancien Régime, à affronter la crise finale de la monarchie absolue. Il n'avait ni qualité de dirigeant ni passion pour le pouvoir. « Prince de la tradition », plus sensible que bien de ses prédécesseurs aux malheurs de son peuple mais plus porté vers les plaisirs de l'étude, voire des activités manuelles, il vit son destin se sceller, malgré lui, à force d'indécision et de revirements. Le futur Louis XVI, duc de Berry, naquit le 23 août 1754 de Marie-Josèphe de Saxe et du pieux Dauphin de France, Louis-Ferdinand. Troisième petit-fils de Louis XV, il fut modestement fêté par la cour, car ses parents portaient depuis février 1754 le deuil de leur deuxième fils, le petit duc d'Aquitaine.
Le nouveau Dauphin était d'autant plus délaissé par ses parents que tout en sa personne était ingrat. Il était d'humeur maussade et montrait un penchant inquiétant pour la solitude. Cette difficulté à communiquer fut encore renforcée par une éducation austère, hantée par le souvenir écrasant des exceptionnelles qualités du frère défunt. Le duc de La Vauguyon, gouverneur des enfants de la Maison de France, s'appliqua à lui
enseigner un programme bien classique, mélange d'humanités, de morale et de religion. De cette éducation, le futur Louis XVI garda une grande piété, un goût prononcé pour l'étude (il possédait plusieurs langues, de solides connaissances dans les domaines géographique, scientifique et maritime), mais son principal défaut demeura son incapacité à prendre une décision. En revanche, il exultait dans les plaisirs de la chasse et séjournait de longues heures, seul, dans son atelier au-dessus de son appartement à exercer ses talents manuels, à forger des serrures.
Le poids des entourages
La reprise en main du royaume supposait d'emblée que l'on fît preuve de volonté. Depuis le milieu du siècle, une coalition conservatrice, représentée dans les parlements, à la cour, dans l'Église et au sein de la bureaucratie gouvernementale, se préoccupait surtout de défendre ses privilèges face aux projets réformateurs de la monarchie. Cette opposition prétendait affirmer ses prérogatives politiques et fermer les rangs des ordres
privilégiés aux nouveaux venus de la bourgeoisie. D'autre part, les transformations de la société liées à la croissance économique du siècle, les aspirations d'une partie des élites du tiers état, la diffusion des idéaux des Lumières nourrissaient la volonté de réforme et rendaient l'immobilisme difficile. Entre ces pôles, il fallait à la monarchie détermination.
La voie était d'autant plus étroite que le début du règne de Louis XVI marquait la fin d'une longue embellie économique (1720-1770). La récession allait rendre plus délicat le règlement du déficit budgétaire de la monarchie et plus brûlante la question de l'impôt. Pour assainir les finances, il fallait élargir le nombre des contribuables et porter atteinte aux privilèges fiscaux. Les positions conservatrices des parlementaires interdisaient toute modification institutionnelle et ne laissaient d'autre choix qu'une réforme préalable des parlements. Tel était déjà le sens de la politique de Louis XV et de Maupeou.
La résistance opiniâtre des parlements
Issu de la Curia regis (Cour ou Conseil du roi), le parlement est l'un des principaux rouages de l'administration centrale de la France d'Ancien Régime. En 1239, le mot parlamentum est employé pour la première fois pour désigner une session judiciaire du Conseil. Il n'avait auparavant que le sens très général de conversation, entrevue, assemblée. Ces « parlements » deviennent de plus en plus fréquents. La Cour de justice acquiert un siège fixe sous Saint Louis, à côté du palais royal et de la Sainte-Chapelle, au lieu même de l'actuelle cour d'appel de Paris. L'ordonnance de 1345 lui donne un personnel stable, spécialisé. Le mot de « parlement », qui avait longtemps désigné une session, s'applique désormais à une institution. Sa compétence est universelle au
royaume jusqu'au XVe siècle, où sont créés les parlements de province. Les parlements jugent en appel les causes des juridictions seigneuriales et des tribunaux royaux des bailliages. Leur compétence est souveraine : seul le roi peut casser leurs arrêts par lettres patentes.
Possédant une compétence extra-judiciaire, le parlement enregistre les ordonnances royales lues en audience publique puis transcrites sur registre par un greffier. Les légistes peuvent alors signifier au roi si la loi est juste ou contre raison. Ils ont droit de remontrance. Le roi peut passer outre. Dans ce cas, il envoie des lettres de jussion ordonnant l'enregistrement. Le parlement s'exécute ou fait de « nouvelles et itératives remontrances ». Le roi tient alors un lit de justice : il se rend au parlement en personne et donne ordre de sa bouche au greffier d'enregistrer. En dernier recours, le parlement dispose d'une arme gênante : l'interruption de justice. Le roi finit toujours par soumettre le parlement. L'Ancien Régime finissant tenta de supprimer ces foyers d'opposition en
instituant des juges appointés et révocables (Maupeou, 1771), en leur enlevant l'enregistrement des ordonnances (Lamoignon, 1788). Alors que Louis XVI prétendait se donner les moyens de réformer son royaume, il restituait à la noblesse de robe conservatrice son prestige et son arme politique, le droit de remontrance. Maupeou, disgracié, le comprit bien en écrivant : « J'avais fait gagner au roi un procès qui durait
depuis trois siècles, s'il veut le perdre encore, il est bien le maître ». Les parlements disparurent avec le régime qu'ils avaient contribué à affaiblir.
Les grands échecs de la politique réformatrice
L’échec des reformes économiques
Louis XVI se trouvait fort démuni face à cette situation complexe. Sur les conseils de ses tantes, il prit un « mentor » en la personne du vieux comte de Maurepas (1701-1781), nommé « ministre d'État ». Le roi avait un guide, mais sa politique fut d'emblée tissée de contradictions. Turgot (1727-1781), libéral, ami des philosophes, fut nommé contrôleur général des Finances, mais dans le même temps le roi rappela les parlements exilés. Le règne de Louis XVI allait être une succession de reculades face aux indispensables réformes. Turgot, le premier, souffrit des inconstances royales. Dans le domaine économique, il instaura la liberté du commerce et la libre circulation des grains (1774) dans des circonstances difficiles (guerre des Farines, 1775) ; il supprima les corporations au profit de la liberté d'entreprise (1776). Il fut renvoyé par Louis XVI (mai 1776). Le successeur de Turgot, Clugny, détruisit son œuvre pour tenter de réconcilier la monarchie et les privilégiés.
L’échec des reformes administratives et fiscales
Le successeur de Turgot, Clugny, détruisit son œuvre pour tenter de réconcilier la monarchie et les privilégiés, sans résoudre la grave question budgétaire. Maurepas imposa alors à la direction des Finances le Genevois Necker (1732-1804). Celui-ci se rendit populaire en finançant la guerre d'Amérique (1778-1783) sans recourir à l'impôt. Mais les emprunts, à terme, alourdissaient le déficit budgétaire. Très vite, il fallut revenir aux idées de Turgot, assorties d'un projet de réforme de l'administration locale (création d'assemblées provinciales chargées de répartir l'impôt) débouchant sur une participation politique accrue de la bourgeoisie. Une nouvelle fois, les privilégiés firent bloc. Pour s'en protéger, Necker publia un Compte rendu au roi (1781) sur les finances publiques, apologie de sa gestion qui restait silencieuse sur le déficit et le financement de la guerre. L'opinion en retint surtout le montant des pensions royales aux courtisans. Indisposé et poussé par son entourage, le roi renvoya Necker (mai 1783).
La succession de ministères (Joly de Fleury, 1781-1783; Lefèvre d'Ormesson, 1783) ainsi que le coût de la guerre d'Amérique avaient mis l'État au bord de la banqueroute (80 millions de déficit en 1783). Louis XVI, sur les conseils de Vergennes, secrétaire d'État aux Affaires étrangères, appela Calonne (1734-1802) au contrôle général des Finances. L'euphorie née de la victoire française en Amérique (1783) lui permit de rétablir la confiance et d'emprunter de nouveau. Mais en 1786, faute de capitaux, la politique d'expédients dut cesser, et on songea une fois de plus à l'indispensable réforme. Pour contourner l'opposition des parlementaires, Calonne fit convoquer par le roi une assemblée de notables devant laquelle il présenta, en février 1787, un projet de réforme fiscale et administrative, fortement inspiré par les idées de ses prédécesseurs. Trop timide, le projet d'assemblées provinciales, simplement consultatives, n'emporta pas l'adhésion des non-privilégiés. Trop hardie, la réforme fiscale fut désavouée par la coalition des privilégiés. Louis XVI recula pour la troisième fois en remerciant son ministre (23 avril 1787).